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Livret de compétences, socle commun
DERRIÈRE LE MIROIR DES CONCEPTS, UNE IMPOSTURE PÉDAGOGIQUE ET SOCIALE


Sous couvert de répondre aux exigences d’égalité, de réussite scolaire pour tous, le socle commun et le livret de compétences censé valider son acquisition instituent une école à plusieurs vitesses sur fond de mise en concurrence des élèves, des personnels et des établissements.

Le livret de compétences constitue un danger pour l’avenir de la jeunesse et l’enseignement.

Ils dénaturent les métiers d’enseignement, imposent une conception de la formation et du savoir inspirée par le modèle du marché du travail auquel aspire le patronat, en opposant aux garanties collectives apportées par les qualifications la notion d’employabilité et de compétences.


QU’EST-CE QUE LE « LIVRET DE COMPÉTENCES » ?

Le LPC, ou Livret Personnel de Compétences, se présente, pour les familles, sous la forme d’un document papier, validé à trois niveaux de la scolarité (fin CE1, fin CM2 et fin Troisième, correspondant respectivement aux paliers 1, 2 et 3), signé par l’enseignant (paliers 1 et 2) ou le chef d’établissement (palier 3). Il atteste la maîtrise, par les élèves, des connaissances et des compétences du socle commun, de l’école primaire à la fin de la scolarité obligatoire.

Il est utilisé à l’école primaire depuis 2008, et généralisé à tous les collèges depuis la rentrée 2009.

Il est devenu à la rentrée 2010 obligatoire pour les CM2 et les 3èmes, notamment pour l’obtention du DNB (Diplôme National du Brevet). Sa dimension numérique est imposée depuis septembre 2011.

LES COMPÉTENCES DU SOCLE COMMUN

Le décret du 11 juillet 2006, pris en application de la loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’École du 23 avril 2005 (dite loi Fillon) organise le contenu du socle commun autour de sept grandes compétences qui définissent « ce qu’aucun élève ne doit ignorer en fin de scolarité obligatoire » :

  1. Maîtrise de la langue française
  2. Pratique d’une langue vivante étrangère
  3. Principaux éléments de mathématiques et culture scientifique et technologique
  4. Maîtrise des techniques usuelles de l’information et de la communication
  5. Culture humaniste
  6. Compétences sociales et civiques
  7. Autonomie et initiative.

Remarque : les deux dernières compétences (sociales et comportementales) ne figurent pas dans la loi de 2005. Elles ont été introduites un an plus tard (décret du 11 juillet 2006).

Chaque compétence est divisée en différents domaines (généralement 3 à 6 par compétence), eux-mêmes composés d’un certain nombre d’items. Ainsi la compétence 7 est constituée de 3 domaines :
- découvrir les métiers et les formations,
- capacité à mobiliser des ressources intellectuelles et physiques dans diverses situations,
- faire preuve d’initiative.

Ce dernier domaine comporte lui-même 4 items :
- s’impliquer dans un projet individuel et collectif,
- savoir travailler en équipe,
- manifester curiosité, créativité, motivation, à travers des activités conduites ou reconnues par l’établissement,
- savoir prendre des initiatives et des décisions.

Le livret de fin de CE1 valide 3 compétences (Maîtrise de la langue française, Principaux éléments de mathématiques, Compétences sociales et civiques), représentant 12 domaines et 42 items. Le livret de compétences de fin de CM2 valide les 7 compétences, représentant 32 domaines et 110 items ; le dernier, en fin de collège, valide les 7 compétences, représentant 26 domaines et 98 items.

À chaque étape, lorsqu’une compétence est considérée acquise, la date de validation est inscrite en bas de la page. Si elle n’est pas validée, le détail de ce que l’élève a acquis et de ce qu’il n’a pas acquis est indiqué. Chaque domaine peut être ou non validé, de même que chaque compétence. L’obtention du DNB, session 2011, implique que les 7 compétences soient validées : c’est le principe de non compensation.

UN DISPOSITIF FORTEMENT INSPIRÉ PAR L’EUROPE ET SES « HARMONISATIONS »

Les 7 compétences listées ci-dessus sont directement issues de 8 "compétences-clés" européennes. Or le conseil européen ne peut faire, dans le domaine éducatif, que des recommandations, sans aucun caractère impératif.

La définition du socle commun en France procède donc d’un choix politique, au nom d’une certaine conception de l’éducation, issue du monde anglo-saxon et importée en Europe via l’OCDE, puis l’Union européenne, qui place la reconnaissance de ces compétences au premier plan de sa stratégie économique (dans le cadre de l’agenda de Lisbonne), adoptée en 2000. L’objectif est de viser « l’employabilité » du « capital humain ».

Il n’est ainsi pas du tout anodin de constater que le LPC, censé évaluer des préadolescents et des adolescents, survalorise des aptitudes qu’appelle de ses vœux le monde de l’entreprise (innover, s’adapter, faire preuve d’initiative), en minorant l’acquisition des connaissances, voire la réflexion et le raisonnement critique.

Le LPC a aussi vocation à se substituer aux diplômes qui définissaient jusqu’à présent des niveaux de qualification précis ouvrant droit aux salaires correspondants. Avec l’institution de "portefeuilles de compétences", on individualise à l’extrême les situations, on intègre dès la scolarité les logiques d’atomisation recherchées pour le salariat, avec en perspective la fin des conventions collectives.

Des enseignants-chercheurs de plusieurs pays viennent de lancer une alerte : « "Les compétences-clés deviendront pour nos élèves un malheureux passeport pour la survie, nous invitant à faire un tout autre métier : construire artificiellement des comportements efficaces professionnellement et utilisables économiquement " » (in : Le rouleau compresseur des « compétences » dans l’éducation [1].

VERS DE REDOUTABLES PROBLÈMES, PÉDAGOGIQUES, ÉDUCATIFS, DIDACTIQUES, D’ÉVALUATION ...

Certains items sont si vastes que même la lecture attentive des grilles de références publiées sur Eduscol (le site officiel de l’Éducation nationale) ne permet pas de cerner les exigences attendues.

D’autres renvoient à des connaissances qui ne figurent pas dans les programmes ou qui ne s’enseignent pas en tant que telles, ou encore à des « compétences » générales que personne ne sait évaluer ... ni même faire acquérir (« savoir traiter une information », « formuler une hypothèse » ou encore « définir une démarche adaptée »), car elles renvoient à des démarches différentes selon les situations et les disciplines. C’est le problème du transfert.

Certains items sont impossibles à évaluer tant ils touchent à la personne même de l’élève, et non à son travail scolaire : « avoir un comportement responsable », « être sensible à des enjeux esthétiques et humains », « manifester de la curiosité »...

En ce qui concerne les items dits « transversaux », il est très difficile, voire impossible, de dégager une appréciation commune fiable entre les divers enseignants pour en valider ou non la maîtrise : de grandes différences de jugement sont prévisibles, par exemple pour l’item « Adapter son mode de lecture à la nature du texte proposé et à l’objectif poursuivi », pour lequel certains élèves pourront répondre aux exigences attendues en mathématiques, mais pas en français ou en histoire-géographie, ou inversement.

En imposant qu’« une compétence validée le reste », on méconnait l’aspect dynamique des choses : une compétence n’est jamais totalement acquise, ni jamais totalement absente. L’évaluation binaire 0/1 (acquis/non acquis) ne donne pas une image du degré de maîtrise de l’élève.

VERS LA REMISE EN CAUSE DE PRINCIPES D’ÉGALITÉ, DE LISIBILITÉ, SOCIAUX...

La construction de grilles locales d’évaluation définissant les attentes, item par item, discipline par discipline, induit une grande variabilité qui ne garantit aucunement l’équité pour tous les élèves sur tout le territoire, les exigences pouvant être très différentes d’un établissement à l’autre. Comment, dans de telles conditions, la maîtrise du socle peut-elle traduire une réalité explicite et commune ?

Les rares analyses concernant les livrets expérimentés les années précédentes montrent que l’évaluation par compétences n’est pas plus explicite que la notation chiffrée pour les élèves et leurs familles. En la matière, l’expérience québécoise est éloquente. La réforme fondée sur les compétences, imposée depuis maintenant plus de dix ans, a produit des ravages tels qu’aujourd’hui ce sont les fondements mêmes de l’école qui sont ébranlés.

Le socle est marqué par une vision réductrice des savoirs, marginalise plusieurs disciplines (EPS, enseignements artistiques, technologie) et écrase des pans entiers de la culture scolaire. Il met en place une logique de tri social des élèves. Le décret de 1996, modifié en 2006, ne précise plus que le collège doit préparer tous les élèves à la poursuite d’études. Le socle risque de ne représenter qu’un horizon indépassable pour nombre d’élèves, notamment dans les collèges de l’éducation prioritaire - ce que le ministre confirme d’ailleurs implicitement lorsqu’il annonce que les programmes pourraient être « adaptés » dès la classe de 4ème pour certains élèves « invités » à découvrir l’entreprise et le développement des classes dérogatoires de 3èmes préprofessionnelles dès la rentrée 2011.

VERS UNE ATTEINTE GRAVE AUX LIBERTÉS PUBLIQUES

La mise en place du LPC instaure, de manière insidieuse, un changement fondamental pour les libertés : le livret scolaire devient un fichier scolaire.

Flash-back pour mieux comprendre la logique de contrôle social

De 1990 à nos jours le livret scolaire est propriété de l’élève et de sa famille. Il n’existe qu’en un seul exemplaire, dans un lieu précis. Le modèle n’est pas imposé. Les renseignements sont considérés comme confidentiels.

L’évolution se fait par touches successives. Le décret du 14 mai 2007 (relatif au livret personnel de compétences) énumère le contenu du livret et précise que « le LPC est établi pour chaque élève selon un modèle national fixé par arrêté. Il est remis à ce dernier à la fin de la scolarité obligatoire ».

La circulaire du 24 novembre 2008 (relative à la "mise en œuvre du livret scolaire"), en listant ce que le livret doit contenir, témoigne de la volonté de collecter toujours plus de renseignements sur l’élève, de formater sous couvert paradoxal de chercher à individualiser. Il est précisé : « À la fin de l’école élémentaire, le livret scolaire est remis aux parents ». C’est donc encore un dossier papier.

L’arrêté du 14 juin 2010 fixe le contenu actuel du LPC. Il est présenté sous un format papier mais il est mentionné qu’« à la fin de l’école primaire, puis à la fin du collège, une copie du livret est remise aux parents ». Le glissement de « remise du livret » à « remise d’une copie du livret » n’est pas anodin : il laisse penser que le livret sera conservé. Mais où ? Dans des banques de données à grande échelle ?

En quelques années le livret scolaire est devenu une énorme source de renseignements. Le nom donné à ce dispositif (LPC) est trompeur : ce n’est pas un livret mais un fichier, plus exactement un « traitement automatisé de données à caractère personnel dénommé "Livret personnel de compétences" ». Nominatif au niveau académique et obligatoire pour le brevet, il n’est pas "personnel" puisqu’il appartient à l’État et aux sociétés privées qui le gèrent.

Ni le consentement des enfants, ni celui des parents n’a été demandé. Or un traitement de données est extrêmement puissant. Il permet toutes les extractions et tous les croisements. Il peut être alimenté, lu ou exploité différemment selon les utilisateurs. Il peut être interconnecté avec d’autres traitements de données.

La dimension numérique du LPC ajoute donc la possibilité de tracer les enfants, d’exploiter les renseignements les concernant. Comme le disait le généticien Albert Jacquard (in : Mon utopie, 2006) : « Un des aspects les plus insupportables de ce projet est l’établissement d’un document qui suivra le jeune tout au long de sa scolarité. Inscrit dans un registre ou sur un disque d’ordinateur, ce document, avatar du casier judiciaire, permettra, au moindre incident, d’exhumer son passé... Cet enfermement dans un destin imposé par le regard des autres est intolérable, il est une atteinte à ce qu’il y a de plus précieux dans l’aventure humaine : la possibilité de devenir autre. »

VERS UN FICHAGE DE L’ENSEMBLE DE LA POPULATION ?

Le LPC n’est pas seulement un document – numérique – attestant la maîtrise, par l’élève, du socle commun en fin de scolarité obligatoire. C’est également le premier volet du livret de compétences tout au long de la vie, expérimenté dans certains établissements, qui prétend valoriser les acquis et les compétences des élèves « dans les champs de l’Éducation formelle et informelle ... afin de les aider à mieux réussir leur orientation ».

À terme, toutes les données concernant les acquis et les compétences, mais aussi les potentialités et les engagements de l’ensemble de la population française seront ainsi consignées dans ce « super CV numérique », qui retracera, entre autres éléments, tout le parcours du jeune.

Certaines organisations, comme la Ligue des Droits de l’Homme, commencent à dénoncer ce risque, qui est bien celui, à terme, d’un fichage généralisé de la population française. Ce mode d’évaluation des compétences que l’État met en place se fonde en effet sur un recueil de données personnelles, numérisées et centralisées. Derrière l’idée a priori généreuse de la validation et de la reconnaissance d’acquis tout au long de la vie, autre chose se joue, avec des risques non maîtrisés de fichages citoyens et salariés.

LA FSU PREND POSITION VIA LE SNUIPP (SYNDICAT DES PROFESSEURS DES ÉCOLES) ...

Le livret de compétences arrive dans un contexte où la politique et les outils d’évaluation ont subi des transformations importantes. Celles-ci sont concomitantes à la mise en œuvre d’une politique éducative normative et utilitariste qui accroît les inégalités scolaires, liées aux inégalités sociales, qui s’accompagne de l’accentuation d’un pilotage par les résultats, de la mise en place d’un socle commun contesté, de projets de nouveaux modes d’évaluation des personnels. Le rôle joué par les évaluations dans le parcours scolaire en a été largement bouleversé.

Cet outil imposé « d’en haut » vient se télescoper avec les livrets scolaires élaborés par les conseils des maîtres amenant une surcharge de travail. Les enseignants n’ont été qu’exceptionnellement consultés, et associés à la construction de ce livret.

Il faut revenir à des principes sérieux, simples et lisibles en matière d’évaluation des élèves et de communication avec les parents. Il ne s’agit pas de classer, ni de sélectionner les élèves mais de les aider à apprécier leurs acquis et à progresser.

Au regard de ces éléments, il appelle les équipes enseignantes à ne pas remplir ce Livret Personnel de Compétences et demande l’ouverture de discussions pour des outils d’évaluation et d’information aux familles utiles à la réussite des élèves.

... ET VIA LES SYNDICATS FSU DES LYCÉES ET COLLÈGES

Dans une lettre ouverte en date du 26 mai 2011, les syndicats FSU du second degré (SNES, SNEP, SNUEP) interpellent le Ministre. "Les enseignants ne sont évidemment pas opposés à l’idée de définir « ce que nul élève n’est censé ignorer en fin de scolarité obligatoire sous peine d’être marginalisé » mais :
- ils sont déroutés face à un livret qu’ils ne peuvent pas remplir sérieusement et ne souhaitent pas s’engager dans une évaluation qui ne dit pas grand-chose du niveau réel des élèves ;
- ils rappellent qu’ils évaluent déjà les compétences des élèves quand elles sont travaillées dans le cadre des programmes disciplinaires ou à l’occasion de travaux interdisciplinaires ;
- ils ne sont pas convaincus par une approche par compétences qui nie l’apport spécifique de chaque discipline à la construction et à l’acquisition de connaissances solides ;
- ils contestent une évaluation incessante qui prend le pas sur les apprentissages et une « course à la croix » (on coche les items) qui esquive les vraies questions relatives aux apprentissages ;
- ils n’adhèrent pas, enfin, à une approche qui règlera d’autant moins les difficultés des élèves face aux apprentissages que ces difficultés seront amplifiées par la politique de réduction systématique d’emplois dans l’éducation que poursuit le gouvernement.

Pour toutes ces raisons, les organisations syndicales signataires demandent solennellement au Ministre de suspendre l’entrée en vigueur du LPC.

LA FSU N’EST PLUS SEULE ...

Le 10 juin 2011, la FCPE-44, par la voie d’un communiqué de presse, lance un Appel à ne pas signer le Livret Personnel de Compétences, dans lequel elle stigmatise notamment les dérives, très tôt dénoncées par la FSU, liées à la numérisation (et donc à la conservation illimitée) des données.

Trois jours plus tard, lors de son congrès national, la FCPE adopte 4 motions, dont une intitulée : Non au Livret Personnel de Compétences ! Cette motion représente un virage à 180° par rapport à ses positions antérieures, évolution dont la FSU-44 ne peut, naturellement, que se réjouir.

EN CONCLUSION

Le LPC et le « socle commun » ne sont pas idéologiquement neutres. Sous couvert de pédagogie, c’est bien de réduction des moyens publics d’éducation qu’il s’agit. Nous sommes là face à la déclinaison d’un aspect de la Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP) appliquée au ministère de l’Éducation nationale. Le LPC et le socle commun sont de fausses bonnes idées, qui organisent délibérément le tri social à l’école et visent à raccourcir les parcours scolaires des jeunes les plus en difficultés au lieu de penser et organiser une véritable école de la réussite pour tous.

Yves Castel

 

[1] Appel international signé par des enseignants et chercheurs qui s’opposent à la normalisation éducative déterminée par un système de compétences destructeur d’intelligence et d’épanouissement.
Le texte de l’appel au format pdf.)


Publié le samedi 17 décembre 2011  par FSU 44
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Dernière mise à jour : jeudi 5 juillet 2018 | Statistiques des visites : 0 aujourd'hui - 0 hier - 781768 depuis le début